songery

"Les chroniques de Mallot"

(extraits)

Mardi 21 sixième an 137 ap. G.N.


(.....)

Madame Duclos était un cas ordinaire : trente-neuf ans, quatre-vingt kilos, comptable dans un cabinet d’avocats spécialisé dans les crimes animaliers, intoxiquée aux jeux télévisés, atteinte d’un trouble bipolaire depuis quatorze ans, totalement névrosée, célibataire et convaincue que si elle n’a pas trouvé l’homme de sa vie c’est parce qu’aucun ne la voit telle qu’elle est vraiment.
— Avez-vous pris votre nouveau traitement, Madame Duclos ? lui demandai-je tranquillement.
— Impossible ! répondit-elle, ça mousse trop votre truc : dès que je mets le disque dans l’eau tout devient vert, ça mousse, ça déborde et finalement une sorte de gaz qui sent mauvais s’évapore du reste de la mousse. Comment voulez-vous que j’avale ça ?
— En effet, je comprends, dis-je sans vraiment comprendre, mais je vous rappelle que vous devez mettre le petit disque sur votre langue et ensuite seulement avaler un grand verre d’eau.
— Ah bon ? Vraiment ? Mais alors cette espèce de réaction bizarre se passera dans ma bouche ? C’est monstrueux ! conclue-t-elle en apparence.
— C’est le traitement, Madame Duclos, insistai-je.
— Encore ces couillons d’Américains ! Depuis qu’il n’y a plus de pétrole, ils font du fric avec des médicaments dégueulasses ! conclue-t-elle vraiment.
— Et bien Madame Duclos, vous êtes bien remontée aujourd’hui. Dites-moi ce que vous ressentez maintenant, lui demandai-je question de changer de sujet.

Sans vraiment répondre à ma question, elle m’énuméra toute une liste de choses qu’elle tenait pour responsables de son malheur tant qu’elle n’y aurait pas accédé, notamment de participer à "Une vraie vie pour tous", le dernier jeu télévisé à la mode. Le futur gagnant doit bénéficier de 3 semaines en hôpital psychiatrique tous frais payés par la production. Ce jeu me fait froid dans le dos rien que d’y penser. D’autant plus que lors de la dernière édition, le vainqueur avait "gagné" un mois en prison, au quartier de haute sécurité.
— Mais Madame Duclos, dis-je, vous êtes déjà allée en hôpital psychiatrique, vous voulez vraiment y retourner ? Je peux vous faire interner si cela vous fait plaisir.
— Mais non, là c’est pas pareil, dit-elle toute excitée, là on y va parce qu’on a gagné et qu’on est célèbre, tout le monde vous reconnaît, comme une star quoi.

Ainsi donc, des dizaines de milliers de personnes rêvaient, comme Madame Duclos, de se faire interner en psychiatrie comme des stars. C’était là un nouveau signe des temps que nous vivions : des individus banalisés, rendus insignifiants, sans aucun autre avenir que leur présent, espérant tous quelque chose d’excitant qui les sortirait de leur misérable existence, pour quelques semaines, avant de retourner là où ils étaient : dans la routine.

Zyprudone® n. m.
Psychiatr. Médicament à base de gaz de Tigot additionné de molécules rubescentes.

Troxypote® n. m.
Psychiatr. Autre médicament gazeux à base d’autres molécules rubescentes.


— Bien, avant de nous quitter, lui demandai-je sans grand espoir, parlez-moi de vos allergies : avez-vous vu le spécialiste que je vous avais recommandé ?
— Il ne peut rien faire, lâcha-t-elle déçue. D’après lui c’est une réaction provoquée par le Zyprudone que je prenais contre la réaction à l’air conditionné, pour laquelle d’ailleurs les ampoules de Troxypote ne font plus effet, du coup il préconise une désensibilisation en caisson hypobare mais… j’hésite.
— Si cela peut vous rassurer, poursuivis-je, j’ai un autre patient qui a suivi ce traitement en caisson hypobare et mis à part le fait que ses yeux ont viré au violet pendant trois semaines, ça a été un réel succès : il peut à nouveau respirer normalement, pour autant qu’il garde son masque à oxygène bien sûr.

Ces nouvelles allergies sont de plus en plus nombreuses et selon les spécialistes elles seraient provoquées par une teneur croissante en méthane dans l’air, ce qui, mélangé au taux déjà élevé de monoxyde de carbone, oblige la population à porter des masques à oxygènes à l’extérieur, cela depuis huit ans environ. Chacun s’en accommode comme il peut, même si les créateurs proposent maintenant des coloris très tendance.
Parfois je me demande comment il se peut que la priorité des individus soit encore de rester jeune et beau, d’être célèbre, d’accéder au bonheur, de paraître en forme et bronzé, alors que la seule réelle priorité, à mon sens, est de rester en vie tout simplement. Et cela ne va pas de soi, je dirais même de moins en moins.

Ritoplac n. m.
Biolo. Bactérie dont la spécificité est de se développer et de survivre dans les céréales, ainsi que dans le sucre.


Chaque année plusieurs dizaines de personnes meurent écrasées par les tampons-nettoyeurs, cette invention stupide supposée débarrasser les ordures et nettoyer les vitres des immeubles en même temps. Ces machines n’ont jamais réellement rempli leur mission mais puisque personne ne veut faire ce travail, on les garde.
A côté de cela, on ne compte même plus les nombreux cancers provoqués par les téléphones cellulaires implantés ou encore par l’excès de Ritoplac dans la nourriture. Personne à ce jour n’a pu supprimer cette bactérie responsable de cancers foudroyants. Les industriels savent pourtant la détecter et ont même l’obligation d’indiquer sa teneur sur les emballages mais ils trouvent toujours une échappatoire.
On ne compte plus également les suicides qui n’ont jamais été aussi nombreux de toute l’histoire de l’humanité. Les dernières études estiment qu’au cours de sa vie un individu fera en moyenne trois tentatives et aura un risque sur cinq de mourir suicidé.
Drôle d’époque ! Aujourd’hui en trente minutes on peut se faire gonfler la poitrine, en vingt on se fait implanter des abdominaux et en une heure trente on peut changer de tête. Cette dernière opération, même si elle est totalement automatisée, demande un peu plus de temps surtout pour le choix de la nouvelle tête. D’un point de vue chirurgical c’est une réussite. Comme pour la plupart des opérations esthétiques automatisées, il suffit d’entrer dans l’un des couloirs indiqués depuis tous les centres commerciaux, d’insérer sa carte de crédit et de se laisser guider par l’ordinateur. Une de mes patientes use et parfois abuse de ces machines. Elle a déjà changé de tête 4 fois en deux ans et il faut bien avouer que lorsqu’elle a rendez-vous, ma secrétaire croit à chaque fois qu’il s’agit d’une nouvelle patiente. Dieu merci, ses troubles de la personnalité n’ont pas bougé d’un iota…
D’ailleurs personne à ce jour n’a pu automatiser les thérapies en remplaçant le psy par un ordinateur. J’ignore si je dois m’en réjouir ou pas ; j’aurais certainement moins de travail mais quels seraient les effets secondaires ? A notre époque tout a un effet secondaire. Dans toutes les opérations chirurgicales automatisées en libre service, ont a déjà constaté plusieurs effets indésirables causés par l’anesthésie ultrarapide : troubles de la mémoire, troubles de l’érection chez les hommes, rétrécissement du vagin chez les femmes, élévation du risque suicidaire. Ainsi donc, comme plaisante souvent un collègue, on peut se payer une nouvelle paire de seins ou d’abdominaux en trente minutes mais devenir amnésique, suicidaire et tout ça sans même pouvoir baiser une dernière fois ! C’est le progrès.




Dimanche 26 sixième an 137 ap. G.N.

Airplate, s n. f.
Transports Plaque dont la forme peut varier, faite à base de platine et fournissant un champ magnétique suffisant au déplacement d’une charge de moins d’une demie-tonne.


Aujourd’hui j’ai décidé d’aller me promener un peu dans le nouveau parc du centre-ville. On dit que de nouvelles installations de détentes y ont été aménagées et que le soleil n’y entre jamais, ce qui est une bonne chose. J’y suis allé à pieds car je n’aime pas trop les Airplates, censées vous transporter plus rapidement, et qui une fois sur trois vous amènent au mauvais endroit. J’ai donc pris l’allée des Esclaves en passant par le Jardin aux Hologrammes, lequel réserve toujours des surprises : cette fois j’ai vu un lapin et j’ai vraiment cru que c’était un vrai, du moins tel qu’il était dans mon souvenir. Il faut dire que cette espèce a disparu il y a bien longtemps à cause de sa queue très recherchée dans les milieux aisés : il parait qu’à une autre époque les femmes très riches raffolaient de soutiens-gorge en queue de lapin… Personnellement je n’ai pas connu ce temps-là. Quoiqu’il en soit, de voir cet animal en hologramme fut un véritable plaisir pour les yeux.
Arrivé à hauteur des Machines à Rêves, j'hésitai quelques instants et finalement j'y suis allé. Après tout c’était dimanche et cela faisait bien longtemps que je n’avais pas rêvé. A l’entrée, un petit homme – il devait faire à peine un mètre cinquante – me demanda avec une voix aussi petite que lui :
— Je vois qu’on a envie de rêver, hein ?
— Oui en effet, répondis-je, cela fait longtemps et j’ai un peu de temps devant moi.
— J’espère bien ! dit-il l’air excité. Le temps est indispensable, surtout si vous rêvez de grands espaces. Alors mon bon monsieur, dites-moi un peu quels sont vos rêves ?
— Heu… je ne suis pas sûr, hésitai-je. Je crois que j’aimerais faire un rêve du temps passé, ce temps où l’air était encore respirable, où les allergies étaient rares et où les…
— Ho, là ! Je vous arrête tout de suite mon bon monsieur. Ça, il faut oublier, rêver du passé ne fait pas partie du possible. Chez nous les rêves ne sont pas faits pour alimenter une nostalgie ou dieu sait quels autres regrets. Non, ici les rêves c’est l’avenir, du moins ici, le présent n’existe pas.
— Bon, mais alors pourquoi ne pourrai-je pas mettre dans mes rêves d’avenir ce que je veux ? argumentai-je, c’est incroyable ça !
— Ecoutez monsieur, reprit-il, on ne fait pas toujours ce qu'on veut dans la vie, m'expliqua-t-il sur un ton irritant.
— Très bien, mais alors à quoi servent les rêves s'ils ne nous permettent pas justement de faire ce qu'on veut ? rétorquai-je.

Il avait l'air un peu emprunté, me donnant presque raison d'une mimique accompagnée d'un bref grattement sur sa tempe droite, puis termina :
— Dans cette drôle d'époque que nous vivons, les gens veulent surtout oublier le passé et trouver quelque chose de mieux dans l'avenir. De toute façon, les Machines à Rêves sont calibrées ainsi, moi je suis juste chargé de les mettre en route et de les entretenir.
— Bon, ok, dis-je un peu frustré mais n'en pensant pas moins, j'y vais quand même.

Il me fit remplir le formulaire d'autorisation, celui de décharge au cas où ça se passerait mal, et enfin le questionnaire où il fallait cocher les différentes cases relatives au rêve qu'on voulait faire. La routine, quoi.
Je pris place dans le fauteuil, mis le casque à rêve sur ma tête, après avoir enlevé mon masque à oxygène puisque l'air était pur dans la pièce. Comme j'avais coché notamment les cases vol, bleu, érotique, mer, montagne, oiseaux, je m'attendais à quelque chose de relaxant et de naturel, mais après la première injection de trimorpho-benzo-métyl-butylène, je commençais à sentir quelques fourmillements dans mes jambes, et très vite la première sensation de chute m'envahit.

à suivre...



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